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Le directeur digital, la fonction que les PME n'ont pas

En octobre 2025, le Cigref a retiré le chief digital officer de sa nomenclature des métiers. Le même document précise que la fonction reste clé. Ce n'est donc pas elle qui disparaît, c'est le métier qui la portait.

Table en bois vue de trois quarts, un ordinateur portable ouvert et allumé posé dessus, un siège blanc tiré contre la table, inoccupé. Lumière chaude, arrière-plan sombre.
Photo de Luca Bravo / Unsplash

Un retrait, et une phrase qui le contredit

En octobre 2025, le Cigref, qui réunit les grandes entreprises et administrations publiques françaises autour du numérique, a supprimé la fiche métier du chief digital officer de sa nomenclature. Le motif est écrit noir sur blanc : la fonction « s'apparente plus à un rôle qu'à un profil métier », son exercice étant « réparti dans plusieurs directions métiers utilisant des outils du numérique dont la DSI n'a pas toujours la gestion ».

Le même document ajoute, quelques lignes plus loin, que le CDO « existe encore dans plusieurs entreprises et reste clé dans la transformation digitale elle-même ». La tension est donc dans le texte du Cigref, pas dans notre lecture. Ce n'est pas la fonction qui disparaît, c'est le métier qui la portait.

L'édition précédente disait autre chose. En 2024, la nomenclature écrivait que « la fonction de CDO peut être portée par le DSI, qui aura alors la double responsabilité d'orchestrer globalement la transformation de l'entreprise et d'assurer l'intégration du numérique de manière cohérente et maîtrisée ». Un an plus tard, la même institution la retire au motif qu'elle porte sur des outils dont la DSI n'a pas toujours la gestion. En douze mois, le rattachement proposé est devenu l'argument du retrait.

Deux métiers entrent pendant que la fonction sort

La même édition 2025 fait entrer deux profils : le DevOps et l'UX designer. L'année précédente en avait fait entrer deux autres, le data architect et le product manager.

Le mouvement est net. Les sujets transverses du numérique se professionnalisent en métiers identifiés, avec leurs compétences et leurs indicateurs, pendant que la fonction chargée de les superviser sort du référentiel. La fiche UX designer de 2025 en donne la mesure : ses indicateurs vont du score d'audit RGAA au taux de parcours non terminés, du NPS à l'empreinte carbone estimée. Ce sont des indicateurs d'usage, pas de production.

Un détail de cette même fiche mérite d'être noté, parce qu'il dit quelque chose de la façon dont ces métiers se construisent. Les notions transversales y sont cotées sur 5 : utilisabilité 5, accessibilité 5, éthique 4, questions juridiques 4, respect de la vie privée 4, développement durable 3, sécurité 1. Un métier taillé pour l'expérience, et presque aveugle à la sécurité. C'est exactement le genre d'écart qu'une fonction de coordination existe pour voir.

Ailleurs, un autre titre s'installe

Pendant que le CDO quitte les référentiels, le chief AI officer arrive dans les organigrammes. L'étude annuelle d'IBM auprès de 2 000 dirigeants, menée dans 33 géographies avec Oxford Economics de février à avril 2026, en compte dans 76 % des organisations interrogées, contre 26 % un an plus tôt.

Ce chiffre porte sur de grandes organisations à l'échelle mondiale, jamais sur des PME françaises, et il ne dit rien de ce que ces directions font une fois nommées. Il dit en revanche que les entreprises continuent de chercher où loger la responsabilité du numérique, et qu'elles le font en changeant de titre plus vite qu'elles ne changent de travail.

Répartir un rôle ne supprime pas les arbitrages

Voilà le point que le retrait laisse ouvert. Répartir un rôle entre plusieurs directions ne supprime pas les arbitrages qu'il portait, cela supprime celui qui les portait.

Or ces arbitrages restent à prendre. Quel canal prime quand deux directions déploient chacune ses outils. Ce que l'entreprise assume de ne plus faire. Quelle promesse tient le site quand le CRM en fait une autre. Aucune de ces questions ne disparaît parce que personne n'est nommé pour y répondre.

Quand plus personne ne les porte, elles se tranchent quand même. C'est alors le prestataire qui s'en charge, sur des sujets qui n'appartiennent qu'à l'entreprise. Nous l'observons sur la plupart des refontes que nous reprenons en cours de route.

La donnée est le contre-exemple

Une direction des données se rattache très bien à la DSI, et c'est logique. Elle commence par une question d'infrastructure, un stockage rationnel et sécurisé, avant toute exploitation.

La direction du numérique ne le peut pas. Sa fonction est d'arbitrer entre des directions dont la DSI est l'une des parties. Une fonction d'arbitrage rattachée à l'un des arbitrés cesse d'en être une. C'est ce que la nomenclature 2024 proposait, et ce que celle de 2025 constate en creux.

Cinq attributs, et ce qu'ils excluent

Ce que devrait être cette fonction tient en cinq points, tels qu'Alexandre Vannier les formule à partir de sa pratique.

  1. Suivre le déroulement des chantiers numériques et la coordination entre les départements. C'est précisément l'attribut que le retrait du Cigref laisse sans titulaire.
  2. Tenir une veille des pratiques et la diffuser dans l'entreprise, avec un regard à la fois interne et sectoriel. Un prestataire extérieur apporte la pratique ; il n'a pas la connaissance du terrain qui dit si elle s'applique ici.
  3. Siéger au comité de direction, avec un rapport direct à la direction générale. Le motif est simple : ne dépendre ni du DSI ni du directeur marketing, qui ont des impératifs et des calendriers différents.
  4. Porter ensemble une sensibilité technique, marketing et créative, pour ne jamais perdre de vue le bénéfice pour l'utilisateur final, qu'il soit client, salarié ou partenaire institutionnel.
  5. Veiller au respect des valeurs de l'entreprise et à l'application de son identité de marque. C'est l'attribut le moins attendu dans une fonction numérique, et il dit l'essentiel : chaque interface produit de la marque, et personne ne le contrôle quand chaque direction déploie ses outils.

Ces cinq points disent aussi ce que la fonction n'est pas. Ni un DSI, dont le métier est de tenir le système plutôt que d'arbitrer entre directions. Ni un directeur marketing, dont le calendrier est celui des campagnes. Ni un chef de projet, dont le mandat s'arrête à la livraison.

Ce que personne ne mesure

Une précision s'impose, parce qu'elle change la façon de lire tout ce qui précède. La part des PME et ETI françaises dotées d'une fonction de direction du numérique identifiée n'est mesurée nulle part. Ni le Cigref, ni l'APEC, ni Bpifrance Le Lab, ni France Num, ni l'INSEE, ni Numeum ne publient ce chiffre sur la période 2023-2026. L'enquête TIC de l'INSEE mesure des équipements et des usages, pas l'existence d'une fonction.

Deux indices existent, et ils vont dans le même sens sans rien démontrer.

Le baromètre Future Ready de la transformation des ETI, publié en 2024 par EY avec Numeum, Verlingue et le METI à partir d'une enquête OpinionWay auprès de 150 dirigeants d'ETI, indique que 64 % des dirigeants reprennent directement la main sur les opérations numériques de leur entreprise. Cela ne dit pas qu'il n'existe pas de fonction dédiée. Cela dit que le pilotage reste, dans une majorité de cas, entre les mains du dirigeant.

Le second indice est historique et se cite avec sa date. En 2016, le baromètre des Chief Digital et Data Officers relevait que 27 % des entreprises de son panel déclaraient avoir un CDO, et 38 % des ETI de ce même panel. Le panel était construit par un cabinet de recrutement et ses partenaires commerciaux, il n'était donc pas représentatif au sens statistique, et l'exercice n'a pas eu de suite après 2016. Il y a dix ans, à peine plus d'un quart des grandes entreprises interrogées avaient structuré cette fonction. Le Cigref vient d'acter qu'elle ne s'est pas stabilisée depuis.

Quand une PME en a besoin, et quand elle n'en a pas besoin

Toutes les entreprises n'en ont pas besoin, et ce n'est pas qu'une question de taille.

Le besoin apparaît quand le numérique pèse vraiment dans le chiffre d'affaires ou dans la relation client, à travers plusieurs canaux : un site, une place de marché, un CRM, une newsletter... et quand deux directions au moins y déploient leurs propres outils sans que personne au-dessus n'arbitre entre elles.

Tant qu'un seul canal compte et qu'un dirigeant tranche lui-même avec son prestataire, la fonction ne s'impose pas. Encore faut-il que ce dirigeant en sache assez pour discuter les choix qu'on lui propose.

Alexandre Vannier a passé 30 mois au siège d'un grand groupe, sur un projet qui relevait de trois départements, en rapportant directement au directeur digital. Les décisions s'y prenaient en coordination entre les trois, ce qui suppose que chacun soit représenté à la table. Dans une PME, c'est le siège du numérique qui reste vide.

La suite

Une PME qui reconnaît sa situation dans ce texte n'a pas nécessairement un poste à créer. Le temps partagé et le management de transition répondent au même besoin sans le même engagement, et feront l'objet d'un second article.

La question posée à la parution de ce texte sur LinkedIn était volontairement plus directe : team CDiO ou team CAiO. La discussion s'y poursuit.

Portrait d'Alexandre Vannier

Alexandre Vannier

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