Malentendant depuis la classe de première
Un rapport à la technologie qui a commencé bien avant une carrière numérique, et ce que 25 ans d'appareillage auditif ont appris avant que l'IA n'entre dans le métier.

Une paire d'appareils en classe de première
J'ai porté ma première paire d'appareils auditifs en classe de première ; lire sur les lèvres et recopier ce qui était écrit au tableau ne suffisait plus. Je suis malentendant, reconnu RQTH, et si nous nous sommes déjà rencontrés vous les avez peut-être remarqués. On m'en a rarement parlé, et je n'ai jamais su si c'était par discrétion ou par gêne. La conséquence pratique est la même : une difficulté pourtant visible reste hors de la conversation, et c'est à moi seul qu'il revient de m'y adapter.
Ce que la technologie ne corrige pas
Les appareils corrigent beaucoup mais ne corrigent pas tout, et cela s'est surtout senti dans les premières années. Je décroche encore quand deux personnes parlent en même temps, quand quelqu'un me répond pendant que je parle, ou quand la salle résonne. J'ai appris les langues étrangères en n'entendant qu'une partie des sons qui les distinguent, ce qui ne m'a pas empêché de mener des projets en anglais, à l'écrit comme à l'oral, mais certains accents anglophones me demandent une attention que personne autour de la table n'a besoin de fournir. Et je ne perçois pas toute la musique, ce qui est la perte la moins professionnelle et la plus regrettable de la liste.
Le vrai bond n'est pas venu de l'amplification
Depuis ma première paire, la technologie a considérablement progressé sur ce terrain, et le vrai bond n'est pas venu de l'amplification mais de la connectivité. Mes appareils se connectent aujourd'hui à mon téléphone en Bluetooth : l'appel arrive directement dans mes oreilles, et mes sonneries ou notifications ne gênent jamais les autres. C'est un changement dont on a peu parlé et qui a plus modifié mon quotidien professionnel que la plupart des innovations dont j'ai fait mon métier.
Vingt-cinq ans de révolutions numériques
On m'a régulièrement expliqué qu'un handicap développe des compensations, et c'est exact : je dois à celui-là une bonne part de ma grande capacité de concentration et de ma mémoire visuelle. Ce que la surdité a surtout produit, c'est un rapport particulier à la technologie : l'écrit, l'écran, le sous-titre, la transcription et maintenant le Bluetooth ont été des béquilles avant d'être des sujets professionnels, et sans elles ma carrière aurait pris une tout autre direction. C'est aussi pourquoi j'ai traversé 25 ans de révolutions numériques avec autre chose que de l'enthousiasme de principe : lorsqu'un outil vous sert quotidiennement à combler un manque, vous mesurez très vite l'écart entre ce qu'il promet et ce qu'il rend.
Et vous
Si je l'écris aujourd'hui après n'en avoir jamais dit un mot ici, c'est qu'une société de conseil m'a contacté récemment, non uniquement pour mes compétences mais aussi parce que l'un de ses clients cherchait des sous-traitants reconnus RQTH ; ce statut que je n'avais jamais mis en avant devenait, vu de l'autre côté, une ligne dans un calcul. Si vous travaillez avec une déficience que personne ne remarque, ou aux côtés de quelqu'un dans ce cas, qu'est-ce qui vous a réellement aidé, et qu'est-ce qui n'a rien changé ?
Alexandre Vannier